Tristes utopies

Ma lecture de La vague montante de Marion Zimmer Bradley m’avait redonné envie de lire des Dyschroniques. Ce format ayant toujours ma sympathie. Je ne suis pourtant pas tombé sur les meilleurs. 

Ben Bova est supposé « imaginé une expédition pionnière où la quête de soi se mue en choc des civilisations ». En effet, il est bien question d’une expédition dans cette nouvelle. Un groupe de différents chercheurs s’enquièrent de la découverte d’une planète et de la présence d’être vivant dessus. Leurs espoirs se réalisent. Ils trouvent en effet une trace d’êtres vivants, quasi humains. C’est là que les choses se corsent. Cette nouvelle pourrait être merveilleuse, mais elle symbolise surtout une menace pour les nouveaux arrivants. On peut alors se demander qu’elle ait l’intérêt de sillonner l’univers dans l’espoir de ne rencontrer personne. Car à aucun moment, cette expédition ne m’a semblé être une « quête de soi », malgré l’instabilité psychologique du personnage principal. Le « choc des civilisations » est déjà présent dans l’esprit de tous avant même d’avoir rencontrer des « autres ».

Dans sa grande mansuétude, le personnage principal, tour à tour suicidaire puis totalitaire, décide d’infiltrer le groupe d’être vivant. Rien de plus facile, plus qu’ils se ressemblent et sont considérés comme des débiles par le narrateur. Les deux groupes ont beau avoir tous les traits physiques en commun, l’équipage scientifique continue de les considérer comme des autres qui vont les anéantir à coup de silex, sans doute ?

On apprécie au fil du récit les remarques sexistes et racistes. Les personnages féminins sont principalement désigné sous le titre « les femmes », ce qui donne cette merveilleuse phrase : « d’une voix sifflante, Grote fit taire les femmes tandis qu’elles s’accroupissaient à ses côtés. ». La population indigène dont les traits physiques sont les mêmes que ceux de leurs visiteurs se révèlent avoir la peau noire, mais « ils ne sont pas négroïdes ». Du coup, je me demande bien à quoi peut ressembler un nègre.

L’expédition tout comme le récit se révèle stérile. Le groupe d’explorateur finit enfin par ne plus considérer les indigènes comme une menace, car il les assimile comme des leurs. La menace est déplacée vers un autre ennemi encore un inconnu. La science-fiction s’est dépeindre la rencontre avec l’autre de façon subtile, elle sait aussi montré l’impossibilité de se rencontrer. Où cours-tu mon adversaire est une lecture intéressante, car ce texte témoigne de l’hermétisme dont peut faire preuve un auteur.

Le Royaume de Dieu est également raté, mais se montrer un peu plus subtile. Damon Knight imagine la venue d’un extraterrestre qui va transformer la biologie de l’être humain afin de lui permettre de devenir plus emphatique. La phrase « ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’il te fasse » devient littérale. J’aimerai vous dire qu’il y a de l’idée, mais non. Cette idée témoigne simplement de la naïveté du propos. La Royaume de Dieu se propose de mettre les humains à égalité selon une logique comptable. Ce que je te fais subir, je le subirai aussi. Cette équation est supposée annihiler toute forme de violence et d’injustice sur terre. Il devient biologiquement improbable pour l’humain de blesser autrui. Je crois que l’on peut appeler ça une castration chimique. Ceci est présenté comme une utopie. Le consentement est donc balayé. Il n’y a plus de problème éthique puisque l’homme n’a plus le choix. Le personnage principal qui va témoigner de cette transformation, lutte tout du long pour trouver des arguments contraires hors il ne lui viendra jamais à l’esprit l’idée de défendre la liberté de choisir, le libre-abrite ou encore la conscience. Non, il se dressera en caricature républicaine prônant l’individualisme.

Le postulat de Damon Knight est donc consternant dans cette conséquence, mais aussi dans ses pré-suppositions puisqu’il considère l’homme comme naturellement enclin à la violence et à l’injustice. On en revient toujours à l’opposition entre Hobbes et Rousseau. Le premier considère que l’homme est l’ennemi de l’homme et le second que l’homme est corrompu par la société. D’ailleurs, le narrateur n’est pas indifférent à cet argument. Certains passages mettent en cause l’industrie et les gouvernements, mais ce n’est pas à eux de changer ou de tomber, c’est à l’individu de réprimer ses pulsions.
Le Royaume de Dieu est benêt et moralisant comme seul le Royaume de Dieu peut l’être.

Où cours-tu mon adversaire? Ben Bova, Dyschroniques/Passagers clandestin, 2013
Traduction Ben Zimet
8 euros. 

Le Royaume de Dieu, Damon Knight,  Dyschroniques/Passagers clandestin, 2014
Natalie Dudon
8 euros

La vague montante: utopie auto-géré

89557661_oLa Vague montante nous raconte le retour sur Terre d’une expédition lancé il y a plusieurs siècles. Les voyageurs n’ont jamais connu la Terre, ils sont les descendants des premiers envoyés. Traverser l’univers et retour prend du temps, surtout avec la distorsion temporelle. Bref, leurs attentes sont assez élevées et ils ne seront pas déçus. 

La Terre a bien changé. La population a renoncé à l’expansionnisme. Les gouvernements se sont dissous pour laisser place à des villages autogérés. En quelque 120 pages, Marion Zimmer Bradley s’en prend à l’industrie, au progressisme aveugle et au sentiment d’insécurité. La structure du texte est habillement tourné pour que nous nous fondions dans le point de vue du personnage principal, à la vision très manichéenne des choses. Elle nous rappelle que le progrès n’a pas toujours la forme que l’on croit et que l’Humanité peut faire preuve d’intelligence et de subtilité dans son évolution.

Toutefois, ce texte n’est pas exempt de défaut à commencer par le ton moraliste et en terminant par la vision rétrograde des femmes. Marion Zimmer Bradley semble condamner la contraception et réserver l’avortement aux femmes névrosées.

Cependant, les éditions du Passager clandestin nous exhument encore une fois un texte de science-fiction comme j’aimerai en croiser plus. La vague montante se lance dans une approche critique, mais pas obscurantiste, de la science. Le récit se dégage d’une approche passive qui se demanderait : mais que fait la science à nos sociétés ? Question certes pertinente, mais il est vrai que je lui préfère une autre approche : que faisons-nous de la science ? Marion Zimmer bradley nous projette dans un futur sans fioriture et pourtant ni passif ni régressif. L’Humanité s’est prise en main et a cessé de se laisser glisser d’un totalitarisme à l’autre. À se demander si La Vague montante ne s’apparente pas plutôt à une utopie.

La vague montante, Marion Zimmer Bradley, Le Passager clandestin/Dyschroniques, 2013
Traduction d’Elisabeth Vonarburg
8€

Dyschroniques 2 en 1

 

J’ai repris les Dyschroniques, cette fois, je suis à la pointe de l’actualité, puisqu’ils sont parus en octobre. Ce ne sera pas un doublé, car j’ai loupé le coche avec Robert Silvergberg.

 1d2b0c9770Je commencerais donc par la déception en demi-teinte. Dans Traverser la ville, Robert silverberg nous conduit dans un monde où les Communes se sont réalisées, mais pas au sens joyeux du terme. Ils n’existent plus que des mégalopoles, autosuffisantes et complètement robotisées. Pas de chance pour notre personnage, sa femme du mois s’est tire avec un le logiciel qui fait tenir sa ville. Il est poussé par les autorités à retrouver sa trace. On le suit donc s’aventurer au-delà des murs. La rencontre avec l’extérieur est tout à fait décevante puisque toutes les villes se ressemblent seule la couleur des robots-policiers diffère. Le problème est que l’on est vraiment déçu, car la traverse de la ville du notre personnage ne mène pas à grand-chose.

cvt_a-vote_2191Le A voté d’Isaac Asimov se révèle beaucoup plus riche. Tout d’abord, il est tout à fait de circonstance. L’auteur imagine un monde où les sondages font la loi et où les techniques sont tellement aboutis qu’il n’est plus nécessaire de faire voter tout le monde…

Le spectacle de l’élection apparait clairement. La transformation des comportements à l’approche de l’évènement démontre son efficace. À voté rentre dans la lignée des textes vraiment datés de la collection Dyschroniques, puisque le futur ne dépeint pas Asimov ne s’est pas réalisé de cette manière-là en tout cas. Pourtant, là encore, on y trouve matière à réflexion.

A voté, Isaac Asimov, Le Passager Clandestin/Dyschroniques, 2016.
4€
Traverser la ville, Robert Silverberg, Le Passager Clandestin/Dyschroniques, 2016.
5€

Irradiés

Je clôture pour un petit moment mon cycle Dyschroniques avec deux nouvelles d’auteurs de SF connus et traitant du risque nucléaire. 

faute_de_temps Faute de temps m’a d’abord laissé perplexe. Sa quatrième de couverture — ne jamais lire les quatrièmes de couverte — indique un texte plutôt mystique en déclarant : « John Brunner imagine un monde hanté par le ressentiment des générations futures ». En fait, John Brunner imagine une histoire quasi policière qui conduit notre héros sur les traces du futur.

Tout commence par la découverte d’un vagabond à moitié mort devant la porte d’un médecin. Un médecin pas comme les autres, puisqu’il est le seul à connaitre la maladie dont est atteint ledit vagabond. Son fils est mort quelque temps plutôt du même mal. Cette maladie est induite par un contact avec des radiations nucléaires qui transforment l’organisme de l’individu le rendant incapable de supporter certaines nourritures. Cette maladie et ses malades sont le cœur du récit. Elle nous montre comment la société peut se transformer physique et culturellement, mais aussi l’inconséquence des puissantes entreprises.
On peut regretter une fin maladroite surtout en comparaison d’une enquête si finement menée.

les_retombeesLes retombés nous parle aussi de nucléaire, mais de façon plus urgente. Nous sommes clairement dans un récit inspiré par Tchernobyl. L’histoire se déroule en France, le souffle de l’explosion vient de balayer une zone géographique. Nous suivons un groupe de survivants. Leur traversée du nuage et puis leur prise en charge par l’armée. Les questionnements sont déplacés par rapport aux deux autres textes que j’ai lus sur le sujet: Canard, Pigeon et Patinette et Faute de temps. Andrevon s’intéresse moins à la menace invisible et à la transformation physique qu’elle engendre qu’à la réaction humaine. Comment les humains vont-ils faire face à cette crise ? La réponse n’est pas joyeuse. L’auteur nous laisse imaginer, peut-être un peu trop, la gestion de la crise et le « retour au calme ». Beaucoup de pistes lancées et très eu de rattrapés.

 Faute de temps, John Brunner, 2015, 7€
Les Retombes, Jean-Pierre Andrevon, 2015, 7€
Le Passager clandestin/dyschroniques

Dyschroniques : 3 en 1

J’ai décidé de me plonger sérieusement dans cette collection dyschroniques, même si je suis déjà conquise. J’ai repris la lecture en commençant par la fin et donc les dernières publications. 

audience_captive  Audience Captive nous décris une société envahit par la publicité et ces slogans. Les objets du quotidien débitent à un rythme constant et fréquent les slogans associés à leurs marques, interrompant conversations et pensées des humains. La vision technologique par laquelle la société est colonisée apparait datée. Le texte est écrit en 1953, on a donc pu constater que ce n’était pas la voie empruntée par les agences publicitaires. Leur omniprésence contemporaine est plus subtile. Je pense notamment au pub ciblé qui crible votre écran d’ordinateur.

Cependant, le biais technologique présenté par l’auteur rend le dispositif caricatural au sens positif, nous rappelant que la publicité insidieusement glissée dans notre quotidien nous revient en plein visage.

passagerclandestin040-2015La montagne sans nom est à mon sens le plus faible des trois. Robert Schekley s’attaque à un récit de colonisation galactique. Cependant, les colons sont mis en échec pour une raison qui échappe à tout le monde. On laisse planer le doute sur une origine mystique, raison qui me convainc rarement dans un récit. La colonisation semble condamnée, car moralement répréhensible.

ctsl-h1xaaavos2Pigeon, Canard et Patinette est la nouvelle que j’appréhendais le plus. Il s’agit d’un récit inédit issu d’un concours organisé par le Passager clandestin. La consigne était de s’inspirer de la nouvelle de Jean-Pierre Andrevon Les Retombés parus un an plus tôt. Comme je fais les choses dans l’ordre je n’ai pas lu cette dernière et serait bien incapable de dire si elles se font échos. Personnellement, j’ai beaucoup pensé à La Supplication de Svetlana Aleksievitch.

Les trois protagonistes, Pigeon, Canard et Patinette, sont les habitants d’une zone touchée par les radiations. La zone est contaminée depuis un siècle, mais le réacteur continue de fonctionner, entretenu par les habitants. Ces derniers ont subi des transformations. Une partie de la population est devenue stérile, l’autre a donné naissance à des enfants différents… Ce sont les points de vue de ces enfants qui nous font découvrir la zone et leur regard sur l’extérieur, une manière de vivre en dehors. Le texte est très bon et comme annoncé touchant. Il souffre peut-être d’un peu trop d’explication, mais pas suffisamment pour entacher la qualité du récit.

Audience captive, Ann Warren Griffith, 2016, 5€
Pigeon, canard et patinette, Fred Guichen, 2016, 7€
La montagne sans nom, Robert Sheckley, 2015, 4€
Le Passager clandestin/dyschroniques

De la fin de la civilisation

En 2013, le Passager clandestin se lançait dans une entreprise qui me faisait sourire : la réédition de classique de science-fiction engagé. La collection Dyschronique présente des nouvelles et novella dans un beau format et vendue entre 4 et 7 euros. La matérialiste en moi ne peut s’empêcher de les considérer comme des petits livres de luxe. J’avais succombé à la tentation il y a quelque temps avec la tour des damnés, cette fois je parlerai de Frank Meriwell à la maison blanche de Ward Moore appâté par cette 4e de couverture : « Ward Moore imagine la machine politique ultime. »

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Frank Meriwell est un robot, il est également le candidat parfait. Sa perfection bat tous ses adversaires et comble les foules.
En plaçant, un robot à la tête des États-Unis, Ward Moore, démontre que la corruption n’est pas un accroc au système, mais son moteur.

Ward Moore est peu connu sous mes latitudes. Il est né en 1903 aux États-Unis, décédé en 1978. Selon la légende, il aurait été expulsé de son lycée pour avoir défendu des idées communistes.

Frank Meriweel à la maison, Ward Moore, Le Passager Clandestin/Dyschroniques, 2014, 6€. 

Bienvenus dans la cage aux lapins

Parce que la collection « dyschroniques » me fait de l’œil depuis longtemps. Parce que victime d’une fièvre acheteuse subite, je succombai. Parce que la science-fiction-politique est un peu la meilleure.

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Le texte qui nous intéresse est celui de La tour des damnés par Brian Aldiss, auteur prolifique et multi primé dont je n’avais rigoureusement jamais entendu parlé. Brian Aldiss est surtout un auteur britannique contemporain de Mickael Moorcock. Il publiera quelques textes dans la revue de ce dernier : New Worlds.
Sa nouvelle Les Supertoys durent tout l’été a servie de base pour le film A.I. Intelligence artificielle.

 

« -Quel extraordinaire monument dédié aux souffrances humaines cela ferait ! On devrait laisser cet endroit tel qu’il est pour l’édification des générations futures.
-Le gouvernement de Delhi se refuse à une solution de ce genre. Je comprends son point de vue, et pourtant il serait le premier à bénéficier de l’afflux de touristes que cela entrainerait.
-Les touristes ! Et c’est tout ce à quoi vous pensez ? »
Crawley se mit à rire : « Encore une fois, mon cher, vous êtes trop sensible. Ne croyez pas que je ne prenne pas toutes ces choses à cœur. Il se trouve seulement que le tourisme m’attire d’avantage que la souffrance humaine. »

 

La Tour des damnés paraît pour la première fois en 1968. Le récit d’une centaine de pages met en scène une expérimentation démographique. En Inde, 1 500 couples ont été rassemblés dans une tour. Grâce à un système de surveillance, des scientifiques suivent le développement de cette petite communauté. Le contexte de mis en place de cette expérience reste obscur. L’histoire démarre vingt-cinq ans plus tard alors que l’expérience semble tourner au vinaigre.

Je n’en dirais pas plus pour ne pas gâcher le texte. Cependant, si l’on ne se perd pas dans le décorum science-fictionnesque, on se rend compte qu’Aldiss travaille la question de la liberté. Finalement, les personnes enfermées dans cette Tour sont-elles vraiment prisonnières ? De plus, l’auteur met en scène le rapport de force entre Orient et Occident. Les couples, volontaires, enfermés dans la Tour créent un monde à l’intérieur. Cependant, les maitres de l’expérience n’en ont que faire. Les Indiens placés à l’intérieur ne sont que des jouets entre les mains des scientifiques, notamment des sociologues.

 

Tout ce qu’il connaissait, lui, de l’extérieur, c’était par ouï-dire. Ou par des écrans. Mais à tout prendre, il n’y avait plus tellement de gens qui s’intéressaient aux écrans. Pas même lui.

 

Cette longue nouvelle a donc été un petit bonheur. Tout en simplicité, Aldiss pose quelques questions cruciales. Il a bien sur une dimension incomplète à son propos. Il ne s’agit pas d’un portrait détaillé de la société mais plutôt d’un zoom sur un point précis. La Tour des damnés est donc une excellente découverte, servis dans un très bel écrin. Le récit est accompagné d’une note biographique et bibliographique de l’auteur, mais aussi d’une description bref du contexte lors de la première publication. Car, la collection dyschronique appartient d’une certaine manière au domaine du luxe. En effet, le prix des nouvelles publiés oscille entre 4 et 8 euros. C’est-à-dire le prix d’un poche pour un texte de 100 pages, dont la traduction n’a pas été revue. Cependant, je ne cacherais pas que j’ai hâte de faire l’acquisition des suivants. Dans la mesure où cette collection s’est donnée pour noble mission de remettre en lumière des textes d’excellentes qualités en y accordant le plus grand soin.

 

L’avis des autres compte:
Nébal/Gérard Abdaloff

La tour des damnés, Brian Aldiss, Le Passager clandestin/dyschroniques, 2013, 112p.
De plus, le Passager clandestin propose toutes les nouvelles parus dans la collection dyschroniques en intégrale pour la modique somme de 94e. Pour ceux qui aime les parpaings.