Le contorsionniste : la souplesse au carré

J’avais repéré Le Contorsionniste au moment de sa sortie. Il bénéficiait d’un bon pitch. Il faut se méfier des livres « à idée », au singulier. Neil Gaiman en est un expert. 

couv-contorsionniste-rvb

Le Contorsionniste nous raconte l’histoire d’un homme aux identités multiples. Le narrateur suite à une overdose est hospitalisé. Il doit suivre un entretien d’évaluation qui définira si cette overdose était accidentelle ou pas. Notre personnage principal va tout faire pour que l’hypothèse n° 1, l’accident, soit retenue. Il en a la possibilité puisque ce n’est pas la première fois que cela lui arrive. Il tisse une histoire inventée pour satisfaire l’évaluateur. En même temps, il nous conte sa vraie histoire.

On assiste clairement à l’autodésamorçage du dispositif de l’auteur. Nous étions supposés partir sur une histoire complexe avec un personnage aux identités multiples, peut-être se confondant entre-t-elle ? Peut-être le narrateur serait-il devenu fou ou au moins assailli de quelques doutes ?

Non, l’histoire est limpide et la narration aussi, oublier Mémento (Christopher Nolan, 2000). On suit le discours arrogant d’un homme qui ne doute pas de lui. Il peut douter de son succès, mais pas de sa démarche. Jamais, le psy ne parvient à le faire vaciller, car ce n’est pas son rôle de personnage. Son rôle est de faire valoir la puissance de notre narrateur, ce génie non reconnu et maltraité par le système (école, administration, centre de rééducation, etc.).

Cela m’a fait un peu penser aux premières pages de Ringolevio (Emmet Grogan, L’Echappée, 2015). Ce jeune adolescent génial qui cambriole avec succès les parents de ses camarades classes et puis s’envole pour l’Europe. Ces personnages tout-puissants sont lassants et fleur bon l’adolescence. Au moins, Ringolevio mettait en scène un personnage avec un but, louable à mon sens : la quête de liberté. De plus, Emmet Grogan évoluait vers d’autres horizons plus politiques. Le Contorsionniste n’évolue pas. Le grand chamboulement dans sa vie : une histoire d’amour.

Il est difficile de se mettre dans la peau du Contorsionniste, manque de souplesse oblige, mais aussi parce que sa vie, ses amours ne nous sont narrées qu’à travers des digressions. Son univers n’est qu’entrevu. Les enjeux sont entraperçus entre deux récits de ces prouesses de faussaires. On comprend bien qu’il a un problème de santé mystérieux. On comprend aussi qu’il a un problème de mafia. Tout ceci nous est narré de tellement loin qu’il ne me parait pas possible d’en prendre la mesure. Enfin, après avoir construit un personnage aussi habile et manipulateur, on n’image pas que ces obstacles ne soient pas surmontables. L’histoire se termine au moment où elle aurait pu commencer.

Le Contorsionniste, Craig Clevenger, Le Nouvel Attila, 2016. 

L comme lourdeur

Le nouvel Attila s’est fendu d’un SP à l’adresse de la salle 101. Enthousiasmée, je me suis empressée de détourner cet objet. J’en fus pour mes frais.

couv-L-RVB

L titre simple et sobre est un policier. Cela commence très mal avec l’introduction d’un des narrateurs principaux. Cet homme s’adresse à vous comme le dernier des goujats. D’ailleurs, sa première interaction avec le genre féminin ne laisse pas de doute. La femme n’est là que pourrait être séduite et il est de sa tâche de relever le défi.

Toutes les relations entre les personnages sont construites sur le modèle de la séduction. Il n’y a pas de mot suffisamment beau et sophistiqué pour décrire leur univers, mais essayons quand même.

Nous sommes à Paris dans les années 2000, a priori 2008, la capitale est toute aussi charmante qu’au siècle dernier ou du moins autant que le siècle dernier a bien voulu la décrire.
On se promène de quartier en quartier riche, les Tuileries, le Quartier latin. Ces derniers ne sont pas riches, bourgeois, capitalistes, ils sont pleins de bon gout.
Car notre enquête nous emmène chez les traders et les marchands d’arts. On se rassure à part une ou deux lignes sur les méthodes de ventes chez Christie » s, rien ne sera vraiment exploré de ces univers. Ce n’est pas l’enquête qui semble intéresser l’auteur, mais le geste. Le lecteur perçoit bien qu’il a travaillé son style. Les débordements de signes extérieurs de « culture » intérieure sont à peine étouffants. D’ailleurs, on peut aller jusqu’à dire qu’il ne s’agit pas de culture, mais d’un raffinement vain, qui cache mal l’imposition de standard d’une culture particulière.

La seconde narratrice est une femme, celle-ci est encore plus agaçante. Ce personnage n’existe que par les manières qu’elle se donne. On retiendra cette page de description de la préparation du gigot. Madame, célibataire, après sa sieste sort du four sa pièce de viande et la mange.

L’enquête se résout presque d’elle-même sans le moindre intérêt.
Un condensé de clichés fort déplaisant, disons rétrograde.

L, Thibaut Klotz, Le Nouvel Attila, 2016
20€

I had a dream…

Parce que cela avait l’air trop cool.

CV-Hinrichs

À la rentrée 2014, il n’y a presque pas si longtemps, les éditions Attila ont remis sur le devant de la scène une obscure nouvelle Autrichienne de 1926 écrits par Arthur Schnitlzer. Pour attirer un peu le chaland, les éditions Attila n’oublient pas de préciser en quatrième de couverture qu’il s’agit là du texte qui a inspiré le dernier film de Kubrick : Eyes wide shut.

Il ne s’agit pas seulement de remettre au gout du jour la nouvelle de Schnitlzer, mais également d’en proposer une adaptation BDesque par Jacob Hinrichs, un illustrateur allemand. Ne m’en demander pas plus, je ne sais rien.

Pour juger un peu de ces adaptations, je propose d’en revenir à l’histoire originale. Celle-ci nous raconte la vie couple plan-plan de Fridolin médecin à Vienne et de sa femme Albertine. Ils ont une enfant, une vie rangée et confortable, mais depuis leurs vacances au Danemark, le couple s’interroge sur leurs désirs.

L’interrogation sur la sexualité vue par Kubrick retravaillé et censuré donne un film très moyen. Les acteurs sont mauvais. Le désir et le sexe sont relégués au 47e plan. Les interrogations du couple sont cantonnées à la première partie du film, celle où j’étais encore éveillée, lors d’une conversation entre un nain et Miss Botox. Pas Sarko et Carla, mais Tom Cruise et Nicole Kidman. On peut préciser que le film s’ouvre sur les fesses fermes et rebondies de Kidman, ce qui constitue un indice sur la médiocrité du film. Au bout du troisième plan fixe sur les fesses de Kidman, on comprend qu’il n’y aura rien à sauver et c’est à ce moment que j’ai dû m’endormir. Je ne me souviens plus très bien.

Revenons-en au dialogue entre Kidman et Cruise, celui-ci est un copier-coller de la conversation entre Fridolin et Albertine. Exception faite que Kidman est risible et Cruise, un benêt. Ainsi à la question : « Pourquoi m’étais-tu fidèle ? » Il répond : « Parce que nous sommes mariés » et là Kidman se roule par terre à moitié à poil, en ricanant. Avant cela, Cruise explique que si lorsqu’il voit une femme, il a envie de la baiser c’est parce qu’il est un homme. Alors qu’il est en tout à fait autrement pour une femme voyant un homme. Sans doute se dit-elle : tiens, il faut que je refasse ma plomberie. Mais n’est-ce pas la même chose ?

Bref, Kidman, dans un élan spirituel, analyse cela pour le spectateur comme le résultat de la domination masculine… Merci, Nicole, pour les sous-titres.

Car l’égalité des sexes n’est pas vraiment le sujet de la nouvelle. Les rapports asimétriques entre Fridolin et Albertine sont évidents. Cependant, le nœud de l’histoire se trouve entre la réalité de leurs expériences sexuelles et leurs fantasmes.

D’où la place prépondérante des rêves. On ne lira pas Nouvelle de rêve sans penser à Freud, bien que cette référence ne soit pas étouffante. Car on ne trouvera pas non plus Œdipe dans ces pages. Schnitzler se contente d’explorer les désirs refoulés de ces personnages.

À ce jeu-là, Albertine s’en sort beaucoup mieux que son époux. En effet, chère et tendre Albertine raconte sans complexe ses fantasmes les plus triviaux et cruels à son mari. Elle paraît toute à fait consciente de ses désirs et l’impossibilité qu’ils se réalisent. C’est sans doute triste pour elle, mais c’est son choix. De l’autre côté, Fridolin est beaucoup plus torturé. Car ses fantasmes pourraient se réaliser. L’histoire de la nouvelle est bien celle des rencontres de Fridolin et du dilemme de ce dernier à profiter, ou non, de ces occasions.

Au final que peut proposer la BD ? Celle-ci adopte le parti d’une lecture au premier degré. Ainsi toutes les images sont mises en scène. L’histoire ressemble à une farce. Le ton décalé s’éloigne des descriptions millimétrées de Schnitzler. Toutefois, en exposant crument les errements de Fridolin et Albertine, la BD perd beaucoup de son intérêt. On reste su sa fin. À quoi est-ce que cela conduit les personnages ? Apparemment, rien.

Bref, ne regardez pas le film sauf en cas d’insomnie, ne lisez pas la BD, lisez la nouvelle rêvée d’Arthur Schnitlzer parue également au Livre de poche pour 5 euros et des brouettes.

Chez Attila (belle couverture et belles images)
Chez le Livre de poche. (moche, moche, moche)

 

Un vigile à Sephora

Parce que j’en avais lointainement entendu parler dans un magazine quelconque. Parce que maintenant, tout le monde en parle et mon gène de mouton s’est éveillé. Parce que « Le nouvel Attila »… Parce que c’est les fêtes, même si je ne vois pas en quoi c’est une raison. Peu importe.

CV-Gauz-Cheeri

 

 

Debout-payé nous raconte la vie d’un vigile. Ce métier aux abords austères se révèle plutôt cocasse. Les anecdotes sur les clientes constituent, à la fois, l’attrait du roman et aussi la facilité de sa lecture. Nous entrons dans le monde de la consommation par la petite porte. À travers les yeux du vigile, nous pouvons épier ses clientes, souvent ridicules et parfois touchantes. En même temps, vous n’êtes pas à l’abri de vous reconnaître dans quelques-unes.

Pause à Vincennes. Le magasin est quasiment au pied du château de Vincennes. A l’époque où il était habité par des Louis à numéro, les toilettes corporelles et les bains étaient rares. Ils auraient apprécié la présence d’un Sephora. p114

 

Culture et surgelés. Sur les champs-Elysées, le Virgin Megastore se trouve au-dessus du Monoprix. Le plafond des surgelés est le plancher du rayon livre. Le filet de cabillaud d’Alaska prédécoupé Queens Ocean, juste en dessous d’un Anna Gavala :  rencontre des fadeurs. p115

Heureusement, le récit à un eut plus d’ambition. Ainsi des morceaux de la biographie de l’auteur s’intercalent entre les anecdotes. Car il y a bien des personnages, principalement deux : Ossirine et Kassoum. Deux Ivoiriens, loger à la Maison des étudiants de la Côté d’Ivoire (MECI) où ils se rencontrent. Les récits se croisent, le présent avec les anecdotes rigolotes et puis le passé. Le passé est moins drôle donc, puisque Kassoum et Ossirine sont des émigrés « sans-papier », ils sont issus d’une ancienne colonie française dont la rupture n’a pas fini d’être consommée.

À partir de là, on tombe dans le domaine du politique. Des questions et de quelques réponses. Les analyses de l’auteur sont intéressantes. Elles présentent tout l’intérêt de passer de l’autre côté, celui qui n’est pas blanc. Celui qu’on entend moins. Les retranscriptions des paroles de la mère d’Ossirine me laissent à penser que cette femme est/était formidable. Elle soulève bien sûr le rapport de domination exercé par la métropole, mais aussi ce qu’implique la lutte pour le maintien de sa culture.

Comprenez bien les enfants, on ne peut pas être indépendants quand même ce qu’on mange vient de ceux qui nous aliènent. (…) Comprenez bien les enfants, le pain est un caprice alimentaire, un complexe alimentaire, une aliénation alimentaire, un suicide alimentaire. p97

Une lecture salutaire bien que l’on imagine bien que le récit de ces deux hommes n’est que le sommet de l’iceberg.

Astuce pratique : Nous rajouterons que le Nouvel Attila a bien fait son travail. Ce petit livre d’à peine de 200 pages est extrêmement bien présenté. Le bandeau rouge n’est pas une décoration, il fait partie intégrante du livre. Pour les lecteur itinérants, j recommande de le laisser car il s’abîmera vite.

db_file_img_2584_600x400

 

Debout-payé, Gauz, Le Nouvel Attila, 2014, p172