Bilan – Février 2017

affiche-expo-presumees-coupablesLe mois de février a été parasité par des choses et d’autres, notamment
la préparation de ma délocalisation temporaire en terre promise, et ce pour un mois. J’ai également obtenu mon permis de tuer sur la route. Vous êtes, j’en suis intimement persuadé, ravi de savoir qu’un nouveau danger vous guette au prochain tournant. 

Ainsi, j’ai dégusté la culture comme une gloutonne les deux premières semaines pour finir par me vautrer dans le visionnage de Gilmore Girls. Une séance « depuismoncanap’» que je vous ai épargnée, à tort ou à raison. Cette série est beaucoup moins progressiste qu’elle ne veut le paraitre. Une partie de moi souhaiterait épiloguer, une autre voudrait que je me concentre sur toutes les autres choses merveilleuses que la vie a à m’offrir. Il n’y aura sans doute pas de « depuismoncanap’ » » au mois de mars, parce que je suis loin de mon canapé et aussi parce que je suis en pleine rediffusion de The Wire. 

Enfin, parlons de ce dont j’ai parlé ce mois-ci. L’exposition L’Esprit du Bauhaus présenté aux Arts Ludiques ne m’a laissé aucun souvenir. J’espère que le Musée du Bauhaus de Tel-Aviv comblera ma frustration.

16142369_1182128251905034_190719778634252472_nPar contre les exposition Présumées coupables et Détective, fabriques de crime ? ont comblé mes attentes. La première m’a fait exploré un autre format d’exposition et s’est révélé touchante, un effet inattendu de la part d’une exposition, généralement trop cérébrale pour émouvoir. L’absence de visuel exceptionnel a sans doute laissé plus libre cours à mon imagination. Elle réclame un effort salutaire, je crois, au public. La seconde exposition était à la fois drôle et instructive. Bien sûr, elle nourrit mon penchant réactionnaire, qui me fait dire que même la rubrique des chats écrasés était mieux tenue « avant ».

494493Finalement, peu de films ce mois-ci, ce n’est pas l’envie qui manquait, mais plutôt le temps de cerveau disponible. Ainsi, j’ai vu Moonlight, sacré meilleur film aux Oscars envers et contre tous. Je n’en ai pas causé pour la simple et bonne raison que je ne sais pas quoi en dire. C’est très beau. Il y a un discours sur la virilité de l’homme et les difficultés de se laisser atteindre par un autre. J’ai vu Your Name, deux fois. Jouissif, le film joue très bien sur les attentes et les frustrations de son public. Enfin, je pensais voir un film intéressant avec « Une Américaine pur sucre », comme je l’ai dit cela n’a pas été le cas.

D’un point de vue comptable, les lectures se sont bien passées. Au-delà de ça, je suis un peu plus mitigé. La saga Harry Potter s’est conclut une deuxième fois pour moi ce mois-ci. J’ai vu la qualité d’écriture et du propos décliné de tome en tome. J.K. Rowling passe de la littérature jeunesse à une forme de Young adulte, très décevante. Ces personnages existent de moins en moins. Il devient difficile de s’y attacher, car chacun n’est qu’un objet clinquant dans le monde merveilleux d’Harry Potter. La lecture de « L’Enfant maudit » m’a achevé. Tout se produit du point de vue des personnages adultes et décrédibilise les aventures menées par la nouvelle génération. J.K.Rowling défait tout ce qu’elle avait construit avec les sept tomes d’Harry Potter.

89557661_oUne autre histoire de l’édition fut péniblement à lire bien que très instructive. J’ai manqué le rendez-vous avec Ignacio Taibo II. L’installation de la peur a manqué son coup. Par contre, Marion Zimmer Bradley m’a encouragé dans mon adoration pour la collection Dyschronique. Enfin, Vagabondes est arrivé au bon moment après l’exposition Présumées coupables. Ce beau livre m’a permis de repenser aux Enfants des Vermiraux. Ces deux livres sur la jeunesse m’interpellent particulièrement. Ils montrent les tentatives de dressage de l’être humain et à quel recours l’Etat fait appellent lorsque le dressage se passe mal. Ces enfances déviantes poussent l’État a révélé sa puissance de contraindre, une violence qui se perçoit moins bien sur l’individu qui ne dévie pas.

Je ne fais pas de pronostic sur les lectures à venir, celle-ci se trouvent rangée dans la catégorie « débandade ».

Vagabondes : Qu’as-tu fait des jours enfuis? De ta jeunesse et de toi-même?

vagabondes390En 2015, les éditions de l’Arachnéen publiaient Vagabondes, les écoles de préservation pour jeunes filles. Cette publication porte sur le traitement subi par les femmes mineures placées par la justice. Elle n’est pas sans nous rappeler La Révolte des enfants des Vermiraux publiés l’Œil d’Or en 2011. 
L’Œil d’or est une maison d’édition dont nous avons déjà exploré quelques publications avec Un Yankee à la cour du Roi d’Arthur de Mark Twain. L’Arachnéen est une maison d’édition inconnue à notre bataillon. Elle a été fondée par Anaïs Masson et Sandra Alvarez de Toledo. Cette dernière signe la présentation de Vagabondes. L’Arachnéen commence son activité en 2007 en publiant les Œuvres de Fernand Deligny, un homme qui a beaucoup travaillé avec des enfants autistes et s’opposait à la démarche psychiatrique.

Vagabondes et La révolte des enfants traitent des lieux d’incarcération pour mineurs au début du 20e siècle. Tous deux ont une approche similaire, c’est-à-dire la présentation de sources premières. Pour se rendre compte du calvaire de ces enfants, on ne passe pas par le filtre de l’analyse socio-scientifique, mais directement aux archives. Pour Vagabondes, il s’agit de la photographie, une commande passée au studio Henri Manuel qui a écumé trois institutions à Clermont, Doullens et Cadillac, accompagnés de la correspondance entre les directeurs des écoles et la justice. La révolte des enfants présentes des sources plus diversifiées avec extraits de presse, documents judiciaires dont des lettres des enfants.

loadimg-phpVagabondes s’apparente à un bel ouvrage où les photos sont mis en avant. Elles réclament bien sur un travail d’analyse de la part du lecteur puisque ces photos ne sont pas dénonciatrices. Les conditions de travail d’Henri Manuel ne sont pas connues, mais on soupçonne que ces photos avaient un but promotionnel pour la justice : démontrer que ces jeunes filles étaient bien traitées et que l’institution travaillait activement et efficacement à leur remise sur le droit chemin. Si vous avez besoin d’un coup de main dans le décryptage photographique, je vous recommande l’interview de l’éditrice et de Sophie Mendelsohn sur le site Jef Klak.
Ces photos sont accompagnées de comptes-rendus des directeurs qui illustrent parfaitement toute la considération que leurs pupilles leur inspirent.

couverture-vermirauxLa révolte des enfants bénéficie d’une plus vaste documentation, car cet établissement a été sous les feux de la rampe pendant une petite année, 1911. Malgré les standards de l’époque, la direction des Vermiraux a en effet été condamnée pour mauvais traitement et autre abus (viols, notamment). La direction exploitait sans vergogne ses pupilles : force de travail, détournement des subventions, corps des garçons comme des filles. Emmanuel Jouet nous explique en fin d’ouvrage comment a pu prospérer cette situation pendant quelques années en marge du système légal. En effet, le mal traitement d’enfants était connu dans la région et cela n’y changeait rien. La direction avait mis en place un système où cela servait tout le monde, une mafia départementale de la traite des mineurs. Le non-respect des lois par les directeurs d’établissements dédiés aux mineurs n’est pas l’apanage des Vermiraux et plusieurs extraits dans Vagabondes laissent entrevoir que les directeurs des institutions pour filles en faisaient de même. L’École de Cadillac a été fermée en 1952 à la suite de deux suicides, ce qui laissait présager de la qualité des soins qui y étaient prodigués.

On voit bien que ces institutions échappent à la règle morale ou légale. Ils sont tenus dans l’ombre, ainsi le directeur de l’école de Clermont prétendra qu’il n’y a jamais eu de révolte au sein de son établissement en 1934 ce qui est faux, en témoigne sa propre correspondance. Dans cette ombre, les agents de l’État mettent en place d’autres règles, d’autres normes. Le cas des Vermiraux est donc exceptionnel, par la gravité des faits, mais surtout par la condamnation des accusés, qui ne reposent quasiment que sur la parole de jeunes mineurs à peine lettrés et marginaux.

photo2Vagabondes qui s’intéresse plus à la banalité de la contraire qui pèse sur ces mineurs, se penche également à la condition spécifique des femmes. En effet, les raisons pour lesquels les garçons et les filles sont incarcérés diffères. Il est principalement reproché à ces dernières le délit de vagabondage, « Sont considérés comme vagabonds les mineurs de 18 ans qui, ayant, sans cause légitime, quitté soir le domicile de leurs parents ou tuteurs, soit les lieux où ils étaient placés par ceux à l’autorité desquels ils étaient soumis ou confiés ont été trouvés, soit errant, soit logeant en garni, et n’exerçant régulièrement aucune profession, soit tirant leurs ressources de la débauche ou de métiers prohibés. », délit resté en vigueur jusqu’en 1992. Le vagabondage chez la femme est le signe de la prostitution, c’est-à-dire d’une activité sexuelle non conforme. L’institution se fait donc un devoir de prendre soin de la vertu de ces jeunes femmes en exerçant un contrôle sur les corps : examen gynécologique et chasse à toute forme de coquetterie.

Il est intéressant de noter la présence de « notice », fiche récapitulative de la situation des jeunes femmes arrêtées. On s’arrête surtout sur la rubrique « A quelle cause peut-on attribuer le délit ou le crime commis ? ». Les réponses mettent toutes en cause la « nature incontrôlée » de la personnalité féminine : « penchant à la débauche », « caractère plutôt sournois », « mauvais instinct de la fille ». Sophie Mendelsohn conclut l’ouvrage avec une dizaine de pages d’analyses sur le traitement à part des femmes.

Vous pouvez poursuivre le sujet en allant au Musée des archives nationales de France pour voir Présumées coupables, six siècles de procès intentés aux femmes.
Si vous voulez rester dans le domaine des la justice des mineurs, je vous recommande la thèse de Nicolas Sallée : Éduquer sous la contrainte parue aux éditions de la Découverte.

Vagabondes, les écoles de préservation pour les jeunes filles, Sophie Mendelsohn, L’Arachnéen, 2015.
25€

Présumées coupables

affiche-expo-presumees-coupablesLes Archives nationales ont ouvert aux publics 6 siècles de procès de femmes. La somme de document pourraient être impressionnantes. Il n’en est rien. Le musée a pris grand soin de rendre les textes accessibles. Les retranscriptions des témoignages sont clairement sous nos yeux mais l’écriture complètement illisible. Par conséquent, il faut se reporter aux écrans au-dessus pour découvrir les paroles de ces femmes accusées de sorcellerie, de meurtres par empoisonnement, d’infanticides, ou encore de collaborations. La matière première ne se donne pas aux premiers venues. Les commissaires ont tracés tout un partout, certes indispensable, mais peut-être un peu trop stricte. On ne sort pas des clous, ni de la présentation en cinq parties. On n’y apprend donc que peu de choses, on n’y réfléchis pas trop non plus, mais on assiste à une forme de libération de la parole des ces femmes accusées. 

La première partie et la plus importante est consacrée aux sorcières. On y découvre que cette pratique certes condamnée par l’Eglise n’a pas toujours été l’objet d’une répression cruelle. C’est au chevauchement entre le 16ème et le 17ème siècle que la chasse aux sorcières déchaînent les passions. Les femmes soupçonnées de ce crime sont torturées et parfois condamnées à mort. Dans les témoignages présentés, on comprend bien vite que le but des interrogateurs et de leurs faire avouer avoir eu des rapports sexuelles avec le malin. Il est tout de même fort commode de pouvoir reprocher aux femmes leur attitude frivoles sans entacher la réputation d’un homme. Dans la situation où la femme avoue avoir connu le Diable, elle est seule à pouvoir être blâmé.

Nous passons ensuite au poison considéré comme une arme toute féminine car lâche. Il ne sied guère à la virilité de ces messieurs de tuer sans faire face à son adversaire. Un autre approche est proposée par l’exposition, la femme empoisonne la nourriture donnée aux maris ou aux enfants. Par ce procédé, elles s’empêchent d’accomplir leurs rôle de mères nourricières ou d’épouses. Elles trahissent, consciemment ou non, leurs fonctions au sein de la société patriarcale.

La partie sur les infanticides est un peu pénible à traverser. On croule sous les témoignages de détresse. Il nous ai dit que les juges se montraient clément envers ses femmes. Bien sur, il n’est pas dit ce que « clément » peut vouloir dire pour un juge au 19ème siècle ni par les monteurs de l’exposition. En tout les cas, on perçoit bien à travers ces actes que le système judiciaire est une extension du jugement sociale. La présence de ces femmes, jeunes et illettrés bien souvent, dans la salle du tribunal témoigne à elle seule de la traque au quel elles devaient faire face. Les agissements de la femme, surtout ce qu’elle peut faire de son corps, apparaissent l’objet d’une surveillance et d’un jugement constant. Une loi de 1536 oblige toute femme enceinte et non marié à déclaré sa situation aux autorités légales. Avoir ou ne plus avoir ses règles devient un enjeu sociétal.

La partie sur les pétroleuse durant la Commune est tout à fait anecdotique dans la mesure où cette accusation s’apparente plus au mythe qu’à une réalité quelconque. Elle nous indique tout du moins la volonté de créer des crimes féminins, des actes que seules les femmes peuvent commettre. Ainsi si une telle chose se produit, le cercle des coupables est déjà délimité. Il faut comprendre que ce n’est pas dans la condamnation d’un acte que réside de la domination, mais bien dans sa prévention. Toute femme approchant d’un millilitres de pétrole devient suspecte, toutes femmes ayant du retard dans ses règles devient suspectes etc…

L’exposition se termine sur les tontes à la fin de l’occupation de la France en 1945. C’est sans doute mon moment préféré, celui dans lequel transparait le mieux la jouissance de l’homme à pouvoir disposer des femmes. Là encore, on retrouve des crimes sur mesure pour ses dames : fauté avec un Allemand. Il ne s’agit pas vraiment de savoir si elles y sont allées de bon coeur, si elles étaient convaincues par le régime nazis. L’enjeu des tontes est l’humiliation publique; un acte qui permet à ces bonhommes d’expier leurs frustrations et peut-être aussi leurs lâchetés.

Présumées coupables ne nous montre rien, à part des gros livres de textes illisibles. Tout nous est dit et raconté, ce qui a entrainé un travail colossale. J’en ressort un peu frustrée de ne pas avoir pu me saisir moi-même du matériaux. En même temps, les archives nationales sont ouvertes à tous.

Présumées coupables, Musée des archives nationales de France, 30 novembre 2016 au 27 mars 2017
Commissaires : Fanny Bugnon, Pierre Fournié, Michel Porret
6€