Le sorcier de Terremer

coverCette année sera l’année d’Ursula Le Guin ou pas. J’ai enfin découvert cette autrice en début d’année avec le merveilleux La main gauche de la nuit, j’ai poursuivi avec un recueil d’articles et discours anecdotique et enfin, je me suis décidé à entamer son cycle de Terremer. Le sorcier de Terremer est le premier tome d’un cycle, qui comprend des romans et des nouvelles dédiés à la jeunesse. Il s’agit également d’un travail de commande. 

Nous suivons dans ce premier tome Ged, jeune adolescent, et sorcier en devenir. Les aventures rencontrées par notre héros vont lui permettre de découvrir le monde et surtout lui-même. Le récit est convenu. Chaque aventure correspond à un apprentissage le menant à la leçon ultime. Cette dernière leçon partage la subtilité d’un troupeau d’éléphants, grosso modo, le bien et le mal sont les deux facettes d’une même pièce. Cette morale est tout d’abord prévisible et inoffensive.

Le plus pénible reste le style de l’écriture comme si l’auteur s’évertuait à choisir la structure de phrase la moins commode à lire. Ce n’est pas beau et ça cache mal la simplicité du propos. Ce court roman d’aventures se transforme en galère sans fin. Au bout d’une centaine de pages, je suis passé de la version française à l’originale et j’y ai retrouvé le même problème donc je ne pourrais pas blâmer le traducteur.

Ursula Le Guin signe enfin de l’ouvrage une postface, au style tout à fait intelligible, dans lequel elle reconnait la dimension « convenue » de son récit, malgré quelques éléments plus originaux peu mis en avant, son héros principal est de couleur.

Il est donc fort probable que je reviens aux romans adultes comme Le nom du monde est foret sans passer par la suite du cycle.

Le Sorcier de Terremer, Ursula Le Guin, 1977(VO)
Traduit par Philipe R. Hurr

Le blabla de la nuit

14488916_10154011729481313_1530780377_oComme vous le savez puisque vous me suivez assidument, Ursule Le Guin est la papesse de la science-fiction, mais je ne la découvre que récemment. Toujours grâce à votre assiduité, vous savez que je commence rarement les choses dans l’ordre indiqué. Après La main gauche de la nuit, je me suis laissée tenter par ce court essai publié Aux forges de Vulcain. 

Le langage de la nuit rassemble dix textes, articles et discours, tenue par Ursula Le Guin à différentes occasions, qui ne nous sont pas communiqué pour des raisons que je ne m’explique pas. Cet essai ne s’embarrasse pas non plus d’un sommaire, outil perçu comme pratique par certains.

Les dix textes sont les suivants :
–Une citoyenne de Mondath
–Pourquoi les Américains ont-ils peur des dragons ?
–Les rêves doivent pouvoir s’expliquer tout seuls
–Discours de réception du prix du National Book Award
–L’enfant et l’ombre
–Mythes et archétypes en science-fiction
–Du pays des elfes à Poughkeepsie
–La science-fiction américaine et l’autre
–madame Brown et la science-fiction
–La cosmologie pour tous

La préface de Martin Wincler est inutile et rédigée en épicène, j’ai déjà exprimé tout le bien que je pensais de cette pratique. Les textes présentés ne se valent pas tous. Certains peuvent être considérés comme anecdotiques. Ils forment cependant un ensemble assez cohérent. Ursula Le Guin brasse les mêmes temps avec des approches plus ou moins différentes. Le premier est l’opposition entre fiction et utilitarisme. La fiction, science-fiction, est une forme méprisée, car elle ne présente pas de rentabilité. Elle s’offre aux lecteurs comme divertissement et à la rigueur comme art. Pour l’auteur, cela s’oppose à la vision du cadre dynamique américain moyen, qui n’agit que dans son intérêt. L’argument revient à plusieurs reprises (Pourquoi les américains ont peur des dragons ? L’enfant et l’ombre). Ursula Le Guin s’en prend également à la science-fiction et déplore le manque d’ambition littéraire des auteurs, mais aussi de la critique qui nourrit les écrivains. Là-dessus, je ne peux que la rejoindre. Pourquoi excuser le médiocre alors qu’il existe tant de bons textes ailleurs ? Pourquoi ne pas percevoir la critique comme un trépied qui vous tire vers le haut, plutôt que comme une attaque personnelle ?

Enfin, la jeunesse est une cible de choix pour l’écrivaine. Elle apporte ainsi son soutien aux auteurs de jeunesses, mais aussi en appelle à ne pas prendre les plus jeunes lecteurs pour des idiots ; à cesser de sous-estimer le lectorat.
« Les rêves doivent pouvoir s’expliquer tout seuls » éclairera, en surface, le lecteur sur les déclics qui ont pu mener Le Guin à la rédaction de roman tels que Les dépossédés, La Main gauche de la nuit et aussi Terremer.
Je souligne que « L’enfant et l’ombre » offre une belle et pertinente analyse du trio Gollum, Frodo et Sam. Je ne e l’étais pas formulé, mais cela me parait cohérent.
Ces textes qui ont tous été écrits dans des contextes précis survolent en général leurs sujets. On ne va jamais en profondeur. Le style déclaratif de Le Guin sonne parfois moralisateur. Je ne pense pas que cela ait été la volonté de l’auteur, mais on alterne souvent modèle d’écriture, qui sont toujours les mêmes, et contre-exemple, en général peu d’exemples.

Tout cela me mène à une conclusion qu’Ursula Le Guin est sans doute meilleur nouvelliste qu’essayiste. Ce n’est pas la pire des qualités.

Le langage de la nuit, Ursula Le Guin, Aux Forges de Vulcain, 2016.
12 euros. 

Bilan Janvier 2017

J’avais envie de commencer en vous faisant remarquer que ce mois a été très long, mais c’était déjà la conclusion du mois dernier alors je vais tenter d’innover. 
Que ce mois de janvier a été bien rempli !

hc031-tt-width-836-height-550-fill-1-bgcolor-000000    Enfin, il n’a pas été rempli par les expositions avec le tour de la Maison Européenne de la photographie par lequel j’ai été déçue et L’art des studios d’Animation Walt Disney, le mouvement par nature. Il serait naïf de ma part de me déclarer déçue. Enfin quand même avec près d’un siècle de dessins animés, on pouvait imaginer que Les Arts Ludiques trouvent quelque chose à nous dire, mais non.

Ce n’est pas non plus la BD qui m’a tenu occupé avec une seule BD : Rosalie Blum de Camille Jourdy, soit la moitié de mon humble objectif mensuel.

387734Les sorties du mois de janvier ont été plutôt pauvres. J’ai essayé de rattraper, mais certaines choses m’ont échappée comme Baccalauréat et Quelques minutes avant minuit. Ce dernier n’était programmé qu’à des horaires indus, 11 h ou 16 h, les quelques séances restantes se sont avérés complètes. Sur les six films que je suis parvenue à voir, j’en ai chroniques trois sur le blog : Patterson de Jim Jarmusch, Premier contact de Denis Villeneuve et The Birth of a nation de Nate Parker.
J’ai fait l’impasse sur deux pour cause d’embarras (Noctural animals de Tom Ford) et dethe_birth_of_a_nation_port « tout-à-déjà-été-dit » (Rogue One de Gareth Edwards). Enfin le dernier film du mois, La La Land de Damien Chazelle, vous fera comprendre pourquoi Trump a été élu. La nostalgie, la branche la plus insidieuse de la réaction, déborde de guimauve. Ça vous donnerait envie d’embrasser un facho et de lui faire des enfants ou de l’élire président.

ldp7039Ce fut surtout le mois du livre. J’ai fini Refuge 3/9 d’Anna Starobinets, qui ne m’aura guère marqué. La semaine à quatre livres aura été une épreuve d’endurance constructive. J’ai extirpé de la P. A.L. des livres géniaux : La main gauche de la nuit d’Ursula Le Guin et Flatland d’Edwin Abbott. Tiürai de Patrick Pécherot est plus anecdotique, mais agréable. La R.A.F. Guérilla urbaine en Europe occidentale d’Anne Steiner a été un sacré coup de fouet, une alternative saine aux « coups de cœur ». Après cela, 7137klt4lzlje me suis laissé aller à un peu de nostalgie, personne n’est parfait, avec la lecture d’Harry Potter. Il y a an j’avais repris la lecture des trois premiers, je poursuis la saga. Je les lis en anglais, l’occasion de se rendre compte de la plume tout à fait quelconque de l’auteur. Je compte aller jusqu’au bout de la saga et même entreprendre la lecture de la pièce de théâtre. Je vous épargnerai tout compte-rendu de lecture ; bien que l’idée d’un article intitulé Harry Potter et la la lutte armée m’est vaguement traversé l’esprit.

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La main gauche de la nuit / La main droite du jour

laffont-ad02882-1971 Quand on aime la science-fiction avoir lu Ursula Le Guin est impératif. Pourtant, ce n’est pas l’auteur vers lequel on se tourne le plus facilement. Ses œuvres sont connues pour un style âpre et pour leurs thèmes politiques, à l’exception du Cycle de Terremer, mais il s’agit de fantasy, ce qui n’a véritablement rien à voir avec la SF.

En 2015, Bifrost dédiait son numéro 78 à cette autrice dans lequel, la revue nous présentait un guide de lecture pour le moins constructif. Je retenais deux titres à lire en premier lieu : La main gauche de la nuit parut en 1969 (VO) et Le nom du monde est forêt, 1972 (VO). Le premier était chez mon bouquiniste pour la modique somme de 3 euros. Ceci entrainant cela, un an plus tard, je trouvais le temps et le courage de m’y atteler.

La main gauche de la nuit appartient à ce qu’on peut appeler le Cycle de l’Ekumen. Il est de bon ton de préciser que ce n’est pas véritablement un « cycle », puisque les romans ne se suivent pas. Cependant, ils se déroulent dans le même univers. L’Ekumen est un vaste réseau qui réunit différentes planètes habitées par des humains. Elles facilitent les échanges commerciaux et culturels entre les planètes membres. Je ne vous en dirais pas plus, car ce sujet n’est guère approfondi dans le roman.

Ce roman se déroule sur la planète Gethen dont les conditions météorologiques sont plutôt rudes. Les jours que nous traversons correspondent aux printemps chez eux. Genly Aï, terrien, est chargé par l’Ekumen d’initier le contact avec la population en vue d’une alliance. Le récit débute deux ans après l’arrivée de l’Envoyé, celui-ci n’a guère progressé. Gethen est une planète comme la nôtre actuellement, c’est-à-dire bien trop occupée à se foutre sur la gueule avec ses plus proches voisins pour se soucier des petits hommes de l’espace. D’ailleurs, sont-ils vraiment des hommes ?

laffon-ad09400-2001Les Getheniens et le Genly présentent une différence de taille : leurs sexualités. Les premiers sont une espèce d’hermaphrodite, ils sont la plupart du temps indéterminés sexuellement sauf lorsqu’ils atteignent une phase de « kemma ». De fait, leurs sociétés n’ont pas défini de rôle genré. Ce phénomène apparait très étrange à notre Envoyé, qui reconnait dans un même individu des attributs féminins et masculins. De l’autre, Genly Aï apparait aux Getheniens comme un individu pervers, « toujours en chaleur », puisque toujours déterminé sexuellement. Cette perception du genre et du sexe va beaucoup occuper les pensées de nos narrateurs, mais pas uniquement.

Genly a une mission convaincre les dirigeants de Gethen d’accepter l’alliance. Or beaucoup sont sceptiques et enclins à le prendre pour un fou et d’autres à le considérer comme une menace. Les Getheniens ne redoutent pas tant une attaque militaire, mais la disparition de leurs nations dans la grande masse du réseau de l’Ekumen.

La main gauche de la nuit parvient à dresser un récit autour du rapport à l’autre à la fois individuel, dans la relation entre l’Envoyée et Estraven, le Premier ministre des Karaïdes (l’une des nations de Gethen), mais aussi global, entre la population et le réseau de l’Ekumen. Ursula Le Guin nous montre lé difficulté de développer de l’empathie pour autrui. Les relations entre Genly et les Getheniens sont compliquées, à la fois par les ambrons politiques crasses de ces dirigeants, mais aussi par une incompréhension réciproque. Cela se traduit souvent par cette interrogation : que ressent l’autre ?

Estraven et Genly vont évoluer durant toute une partie du roman en tête à tête. C’est à la fois l’occasion d’un rapprochement, mais aussi de l’affirmation de leurs différences insurmontables, en l’occurrence. La rencontre de ces deux cultures se heurte aux différences biologique et sociale qui demandent à chacun de surmonter leurs conceptions des rapports humains avec lesquels ils ont été élevés. Au-delà de la différence de perception du genre, il a aussi tout une manière sociale de se parler et d’agir l’un envers l’autre qui diffère. Le Guin dote les Getheniens de « Shifgrethor », ce que nous pourrions appeler honneur, mais ces deux mots ne signifient pas la même chose. Car la façon de préserver son honneur pour un Getheniens n’est pas la même que pour un terrien. Estraven et Genly peinent à communiquer sans se vexer l’un l’autre. La relation entre ces deux personnages ne dépassera d’ailleurs pas un certain stade, ce qui est sans doute regrettable, et en même temps très compréhensible. Gentry explique son impossibilité à aller au-delà de certains de ses préjugés. Il le justifie également par la possibilité d’une mise en péril de leurs relations. Ces deux personnages sont pris dans leurs efforts individuels de se comprendre, une admiration mutuelle en découle, mais aussi par la volonté de mener à bien leur mission. La confiance qu’ils parviennent à tisser l’un envers l’autre, seul espoir de relier Gethen à l’Ekumen, reste fragile. On peut aussi très bien imaginer qu’ils franchissent le cap, mais que Genly le dissimule dans son récit, qui est quand même dédié à ses supérieurs hiérarchiques.

ldp7039La main gauche de la nuit est constituée de compte-rendu, celui de Genly à l’Ekumen et celui d’Estraven à sa famille. Les deux narrations sont interrompues par des contes mythologiques de la civilisation de Gethen. On trouve donc bien cet aspect âpre, pas de grands déroulements sur la psychologie des personnages, peu de place aux dialogues. Pourtant, l’écriture de Le Guin n’est pas dénuée d’une poésie qui porte le lecteur jusqu’au bout. Ses personnages sont constamment dans l’introspection, animée d’une volonté de comprendre l’autre, mais aussi ce que l’autre leur fait ressentir. Certains romans doivent éprouver le lecteur, pour le rapprocher de l’expérience des personnages : sentir la longueur et l’incertitude. Nous parcourons le chemin des personnages qui se terminent ni sur un échec, si sur une réussite.

La main gauche de la nuit est un roman dense. J’ai choisi de le présenter sous l’angle spécifique de l’Altérité. Son traitement par Ursula Le Guin m’apparait d’une pertinence criante, surtout aujourd’hui. La crainte de dirigeants Getheniens se voir disparaitre leurs frontières, associé à une forme de folie par l’autrice n’est pas sans rappeler quelques folies actuelles. Cette rencontre entre cultures humaines semblables et divergentes est notre quotidien. Les efforts que Genly et Estraven fournissent pour se comprendre mutuellement sont les efforts que nous fournissons trop peu ici et aujourd’hui.

Jouons avec le langage, ne le normalisons pas. 

Certain ont jugé qu’Ursula Le Guin aurait pu nous dépeindre une vision plus aboutit du « post-genre ». En effet, on pourrait reprocher l’usage du pronom masculin comme pronom désignant la neutralité dans le roman, ce qui pour le lecteur, benêt, donne l’impression que tous les personnages sont des hommes. Peut-être que le lecteur peut faire preuve d’imagination et lorsque l’auteur lui dit (répète et construit tout son récit autour de la perception de cette indétermination) « genre indéterminé » se fendre d’imaginer des personnages indéterminés sexuellement. Cette manie de traiter le langage littéraire comme le langage mathématique me consterne et surtout ne me permet pas d’entrevoir une vision autre. Autrement dit, je ne vois pas en quoi cela sert à littérature et je ne vois pas en quoi cela permet d’imaginer ou de créer une autre approche des genres. L’aboutissement de cette logique est l’écriture épicène comprise comme rajout tout au long d’un texte « é-e/é-e-s » à la fin de chaque mot. Comprenons-nous, le langage requiert un travail permanent. Je pense, simplement et humblement, que ce travail ne doit pas s’opérer au détriment de la forme. Il ne m’apparait pas que l’ajout de « é-e/é-e-s » apporte du sens.

Je n’en suis pas moins curieuse de découvrir le travail d’Ann Leckie dans La Justice de l’ancillaire (J’ai lu, 2015). Une partie de ces personnages n’opèrent pas de distinction de genre et font appel au pronom « elle ».

Au-delà de ces questions grammaticales, je me pose plus de questions sur la nature de l’Ekumen, qui m’apparait, aux premiers abords, comme une grande entreprise libérale…

Je pourrais prolonger cette chronique indéfiniment, je crois, tellement La main gauche de la nuit donne à penser. Je vais conserver ces réflexions pour le prochain.

La main gauche de la nuit, Ursula Le Guin, Livre de poche, 1979.
Traducteur : Jean Bailhache